1914 : pourquoi les pièces d'or ont quitté les porte-monnaie

Au début de l’été 1914, un Français pouvait encore payer son loyer ou ses achats avec des pièces de 10 ou 20 francs en or. Quelques mois plus tard, ces pièces avaient pratiquement disparu des échanges, et elles n’y sont jamais revenues. Cette rupture, provoquée par la Première Guerre mondiale, explique pourquoi tant de Napoléons et de 20 francs Coq ont été conservés dans des bas de laine, puis transmis de génération en génération jusqu’à aujourd’hui.
Avant la guerre : l’or au quotidien
À la veille du conflit, la France vit sous le régime du franc germinal. Le billet de la Banque de France est convertible : son porteur peut, en principe, l’échanger contre de l’or aux guichets de la Banque. Les pièces d’or circulent à côté des billets et des pièces d’argent. La 20 francs Marianne Coq, frappée depuis 1899, et la 10 francs Coq font partie de la monnaie ordinaire.
Le pays dispose alors d’un stock d’or monétaire important, réparti entre les réserves de la Banque de France et les pièces détenues par le public. C’est ce second réservoir qui va se tarir.
Août 1914 : le cours forcé
Dès l’entrée en guerre, le gouvernement prend une décision classique en temps de crise : il instaure le cours forcé du billet. Une loi du 5 août 1914 dispense la Banque de France de rembourser ses billets en or. Le billet garde cours légal, chacun reste obligé de l’accepter en paiement, mais il n’est plus échangeable contre du métal.
Cette mesure a deux objectifs. D’une part, protéger l’encaisse or de la Banque, dont l’État a besoin pour acheter à l’étranger armes, matières premières et vivres. D’autre part, permettre à la Banque d’avancer massivement des fonds à l’État pour financer la guerre, ce qui suppose d’émettre beaucoup plus de billets.
La thésaurisation : la mauvaise monnaie chasse la bonne
Le public réagit immédiatement. Face à l’incertitude, chacun préfère dépenser ses billets et garder ses pièces d’or. Une pièce d’or a une valeur propre, indépendante de la solidité de l’État ; un billet non convertible ne vaut que par la confiance qu’on lui accorde.
C’est l’illustration parfaite de la loi de Gresham, souvent résumée ainsi : « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Quand deux monnaies de même valeur faciale circulent mais que l’une a une valeur intrinsèque supérieure, la meilleure est conservée et seule la moins bonne continue de circuler. Les pièces d’or sortent des échanges et rejoignent tiroirs, armoires et cachettes.
Le phénomène touche aussi, un peu plus tard, les pièces d’argent. Les commerçants manquent de monnaie pour rendre la monnaie, et des chambres de commerce émettent leurs propres billets de faible valeur, puis, à partir de 1920, des jetons « Bon pour 1 franc » ou « Bon pour 2 francs » en bronze d’aluminium.
« Versez votre or » : les appels au patriotisme
L’État ne se contente pas de laisser l’or dormir chez les particuliers. Dès 1915, une vaste campagne invite les Français à apporter leurs pièces d’or à la Banque de France ou aux comptables publics, en échange de billets. Affiches, discours, presse et écoles relaient le message : l’or doit servir à la défense nationale, il permet de payer les achats indispensables à l’étranger.
Les déposants reçoivent en contrepartie leur valeur en billets et un reçu ou un certificat attestant leur geste patriotique. Une partie importante de l’or privé rejoint ainsi les caisses de la Banque de France. Une autre partie reste néanmoins thésaurisée, par prudence ou par méfiance, et c’est elle qui alimente encore aujourd’hui le marché des pièces anciennes.
Les conséquences durables
La guerre terminée, l’or ne revient pas dans la circulation. Plusieurs raisons l’expliquent :
- l’inflation : la masse de billets émise pendant la guerre a fait monter les prix, et la valeur en francs papier d’une pièce d’or dépasse désormais sa valeur faciale ;
- la dépréciation du franc dans les années 1920, qui renforce l’intérêt de garder des pièces d’or ;
- l’absence de retour à la convertibilité en pièces : quand le franc est stabilisé, en 1928, il est redéfini avec beaucoup moins d’or et la monnaie d’or n’est pas remise dans les poches.
| Avant 1914 | Après 1914 |
|---|---|
| billet convertible en or | cours forcé du billet |
| pièces d’or utilisées dans les paiements | pièces d’or conservées comme réserve |
| valeur de la pièce égale à sa valeur faciale | valeur de la pièce liée au prix de l’or |
Ce dernier point est essentiel. À partir de la guerre, une pièce de 20 francs en or cesse d’être de la monnaie au sens courant et devient un objet de réserve, dont le prix suit le métal qu’elle contient. C’est toujours ainsi qu’elle se négocie aujourd’hui.
Les pièces de cette époque aujourd’hui
Les dernières pièces d’or frappées pour la circulation sous la Troisième République portent le millésime 1914. La 20 francs Coq a par la suite été refrappée en grande quantité après la Seconde Guerre mondiale, avec d’anciens millésimes, pour répondre à la demande d’or des épargnants. Ces refrappes ne se distinguent pas facilement des frappes d’origine et se négocient en général au même prix, celui de leur poids d’or.
Pour découvrir les caractéristiques de ces pièces, consultez nos fiches sur la 20 francs or Marianne Coq et la 10 francs or Napoléon. La suite de l’histoire, avec la redéfinition du franc, est racontée dans notre article sur le franc Poincaré de 1928.
En résumé
La disparition des pièces d’or en 1914 n’est pas le fait d’une interdiction de les détenir, mais la conséquence logique du cours forcé : dès lors que le billet n’est plus échangeable contre de l’or, chacun garde l’or et dépense le papier. Les appels à verser l’or ont ensuite drainé une partie de ces pièces vers la Banque de France. Celles qui ont échappé à ces campagnes forment une bonne part des pièces anciennes en circulation sur le marché actuel.



