Le franc Poincaré de 1928 : la fin du franc germinal

En 1928, la France tourne une page ouverte en 1803. Après plus de dix ans de flottement, le franc reçoit une nouvelle définition en or, très inférieure à l’ancienne. Ce « franc Poincaré », du nom du président du Conseil qui l’a conduit, met fin au franc germinal. Il donne aussi naissance à l’une des pièces d’or les plus singulières de la numismatique française : une 100 francs frappée mais quasiment jamais distribuée.
Un franc à la dérive après la guerre
Depuis août 1914, le billet de la Banque de France n’est plus convertible en or. Pour financer la guerre, l’État a emprunté massivement et la Banque a émis beaucoup de billets. La paix revenue, la reconstruction coûte cher et les finances publiques restent fragiles.
Le franc se déprécie fortement face à la livre sterling et au dollar au cours des années 1920. Les crises de confiance se succèdent, avec des épisodes de spéculation contre la monnaie et des difficultés pour placer les emprunts de l’État. En 1926, la situation devient critique.
Le retour de Raymond Poincaré
En juillet 1926, Raymond Poincaré, ancien président de la République, revient à la tête du gouvernement. Il forme un cabinet d’union nationale et cumule la présidence du Conseil avec le ministère des Finances. Son nom suffit à rassurer : le retour de la confiance fait remonter le franc, avant même que des mesures de fond produisent leurs effets.
Le gouvernement redresse les finances publiques par des hausses d’impôts et des économies, et crée une caisse chargée de gérer la dette à court terme. Le cours du franc est ensuite maintenu stable, de fait, pendant de longs mois.
Le débat : revenir à l’ancien franc ou non
Une question divise alors les responsables politiques et les économistes. Fallait-il ramener le franc à sa valeur d’avant-guerre, comme l’avait fait le Royaume-Uni pour la livre en 1925 ? Ou fallait-il entériner la dépréciation et redéfinir le franc à un niveau proche de son cours réel ?
Revenir à la parité de 1914 aurait imposé une forte déflation, pénalisé les exportations et alourdi la dette publique. Poincaré, d’abord attaché à l’idée d’une revalorisation, se range finalement à la solution de la stabilisation au niveau atteint. Les épargnants qui détenaient des rentes et des créances en francs voient ainsi la perte de valeur subie depuis la guerre devenir définitive.
La loi monétaire du 25 juin 1928
La loi du 25 juin 1928 redéfinit le franc : il correspond désormais à 65,5 milligrammes d’or au titre de 900 millièmes. Sous le régime germinal, un franc représentait environ 322 milligrammes d’or au même titre. Le nouveau franc contient donc à peu près cinq fois moins d’or que l’ancien.
| Franc germinal (1803) | Franc Poincaré (1928) | |
|---|---|---|
| Définition | 5 g d’argent à 900 ‰, et rapport fixe avec l’or | 65,5 mg d’or à 900 ‰ |
| Pièce d’or de référence | 20 francs, 6,45 g | 100 francs, 6,55 g |
| Or contenu par franc | environ 322 mg à 900 ‰ | 65,5 mg à 900 ‰ |
La convertibilité est rétablie, mais sous une forme restreinte : la Banque de France peut échanger ses billets contre de l’or en lingots, pour des montants importants, et non contre des pièces. L’or redevient la référence du système sans revenir dans le porte-monnaie des Français.
La 100 francs or Bazor, une pièce presque fantôme
La loi prévoit tout de même une pièce d’or de 100 francs, au poids de 6,55 g et au titre de 900 ‰, soit cent fois la nouvelle définition du franc. Son dessin est confié au graveur Lucien Bazor, d’où son nom. La pièce porte une effigie de la République et des millésimes allant de 1929 à 1936.
Mais cette pièce n’a pratiquement jamais circulé. La Banque de France n’a pas souhaité remettre de l’or monnayé dans les mains du public, et la très grande majorité des exemplaires frappés aurait été refondue. Les rares pièces connues sont aujourd’hui des objets de collection recherchés, dont la valeur dépasse largement celle de leur métal. Toute pièce proposée sous ce nom mérite donc une expertise sérieuse par un professionnel, comme toute pièce rare (voir aussi notre article sur les faux Napoléon).
Les nouvelles pièces d’argent
La stabilisation s’accompagne d’une réforme des pièces courantes. À partir de 1929, de nouvelles pièces de 10 et 20 francs en argent, dessinées par Pierre Turin, sont mises en circulation. Leur titre est inférieur à celui des anciennes pièces d’argent : la France ne frappe plus de monnaie d’argent au standard de 900 ‰ pour la circulation courante. Les pièces divisionnaires en argent du franc germinal, comme la Semeuse de 2 francs, appartiennent désormais au passé.
Une stabilité de courte durée
Le franc Poincaré ne dure pas aussi longtemps que son prédécesseur. Dans les années 1930, la crise économique mondiale pousse le Royaume-Uni puis les États-Unis à dévaluer, tandis que la France maintient sa parité avec d’autres pays du « bloc-or ». Cette politique pèse sur l’économie et les exportations françaises.
En 1936, le gouvernement du Front populaire dévalue à son tour et abandonne la définition de 1928. Le franc entre alors dans une longue période de dévaluations successives, jusqu’à la création du nouveau franc en 1960.
Ce qu’il faut retenir
- La loi du 25 juin 1928 met fin au franc germinal de 1803.
- Le franc est redéfini à 65,5 mg d’or à 900 ‰, environ un cinquième de son ancienne valeur en or.
- La convertibilité est rétablie en lingots, pas en pièces.
- La 100 francs Bazor (1929-1936) n’a presque jamais circulé et relève de la collection.
Pour comprendre ce qui a précédé, lisez notre article sur le franc germinal.



